Héritage des politiques d’urbanisme du XXe siècle, un passage souterrain (underpass, en anglais) est un aménagement urbain en sous sol conçu pour séparer entièrement les piétons du flux motorisé et préserver la fluidité du trafic automobile.
L’essor de ces substructures accompagne la reconstruction des villes européennes après la Seconde Guerre mondiale. Erigée en modèle de modernité, la voiture est alors l’élément structurant de la fabrique urbaine. Symbole de progrès et de liberté individuelle, celle-ci redessine la ville à son image et commande une séparation stricte des flux. Relégués sous la route, les piétons doivent disparaître de la surface pour ne pas entraver la circulation : le corps doit s’effacer face à la machine et faire toute la place au monde impatient.
Inauguré à Vienne en 1955, l’Opernpassage est le premier exemple emblématique de passage souterrain en Europe continentale. Londres, Bonn, Varsovie, Moscou ou Rotterdam adoptent massivement ces infrastructures dans les décennies qui suivent. Intégrées aux gares, aux carrefours ou aux zones commerciales, leur prolifération, jusqu’aux années 1980, reflète l’idéologie d’un urbanisme de la vitesse dans des villes voulues rationnelles. Pourtant, dès le début du XXIe siècle, ce modèle s’essouffle et les passages souterrains, désormais jugés comme inhospitaliers, anxiogènes, parfois insalubres ou malfamés, deviennent des espaces méprisés.
Aujourd’hui, alors que le rapport au déplacement et à la vitesse est reconsidéré, et que les métropoles européennes repensent leurs espaces publics en faveur de mobilités douces, ces vestiges d’un modèle désormais contesté soulèvent de nouvelles questions quant à la planification de la cité post-automobile. Revalorisation, suppression ou abandon, les stratégies divergent. Certains sont murés, d’autres abandonnés, tandis que quelques municipalités tentent de les réhabiliter en parcours cyclables, galeries d’art, espaces commerciaux ou culturels révélant des visions contrastées de la ville : préserver, adapter ou effacer ces espaces hérités d’une époque révolue.
À l’heure où ces infrastructures disparaissent, tombent en ruine ou se voient attribuer de nouveaux usages, je souhaite en dresser une cartographie photographique à travers les 50 pays du continent européen. Une indexation partielle visant à immortaliser sur film argentique la beauté singulière de ces lieux désormais décriés et rétrogradés. Fixer sur celluloïde leur part dans la mémoire urbaine de chaque pays avant qu’elle ne s’efface ; témoigner de la pensée des urbanistes et architectes du XXe siècle ainsi que du labeur des ingénieurs et ouvriers qui les ont conçus ; rendre à jamais visible le souvenir de ces lieux traversés par tant de citadins du continent ; garder trace de ce versant de notre histoire collective européenne.
Et enfin, me confronter, à travers ce travail, à une question intime. Printemps 2023, je prends le train direction Budapest. Quatre jours sur place pour filmer des passages souterrains pour les besoins d’une installation video. Ce séjour, que j’imaginais sous un soleil printanier prend une tournure inattendu : il pleuvra chaque seconde du voyage et ce qui devait être un séjour lumineux devient un long tunnel pluvieux.
Mon épouse m’accompagne pour ce séjour. Le jour, nous visitons la ville sous le déluge. La nuit, j’arpente seul la périphérie à la recherche de passages souterrain. Déposé par des bus de nuit dans des zones périurbaines totalement inconnues, je cherche, trouve et découvre des passages souterrain sous des axes autoroutiers, le long des voies rapides, en contrebas d’échangeurs.
Descendre dans un passage est toujours une mélange d’excitation et d’appréhension. Que vais-je y trouver? Y a-t-il quelqu’un à l’intérieur? Et une fois en bas, qui pourrait m’y rejoindre? Je croise des groupes de jeunes gens qui boivent ou fument, des sans-abris ayant trouvés là un refuge pour la nuit, des hommes âgés ivres qui tentent de me raconter l’histoire du lieu, un duo de policiers vérifiant qu’un corps au sol n’est pas un cadavre. Chaque passage est une rencontre inattendue, une promesse et un frisson. Et puis très rapidement, un nouveau passage, à l’autre bout de la ville : nouvel objectif, nouvelle attente, nouveau trac, nouvel émerveillement. Pourtant une ombre plane. Il pleut sans relâche, les trombes d’eau perdurent. Et une nuit, trempé dans un passage souterrain carrelé rouge sang, un frisson me parcours. Quelque chose cloche.
Quelques semaines plus tard, j’apprends que ma compagne est atteinte d’un cancer. La réalité se brise nette et, dans un lexique encore inconnu la veille, une chape tombe sur la vie d’avant. Pronostique vital, chance de survie, biopsies, stade, grade, scanners, protocole thérapeutique et un projet d’enfant brutalement interrompu, envolé.
9 mois qui auraient dû être de grossesse, se mutent en 9 mois d’apnée complète, la tête sous l’eau. Les traitements l’approchent de la mort dans l’espoir de la sauver, les jours et les nuits deviennent plus difficiles à chaque nouvelle séance de chimiothérapie, notre couple vacille sous l’effet cumulatif des traitements et ce qui faisait le sel de l’amour, de la vie est complètement vaporisé.
A la fin de la première partie du parcours de soin, je m’accorde un court moment de répit. Si d’autres partiraient se lobotomiser aux Maldives sur une plage de sable fin pour tout oublier, moi, non. Ni rivages ensoleillés, ni villes de charmes. Je retourne sous terre dans des banlieues post-industrielles européennes pour photographier des passages souterrains. Le plus loin possible des centres touristiques saturés et standardisés. Fasciné et rebuté par ces structures étranges et sublimes, inquiétantes et captivantes, je replonge avec, à chaque fois, la même question qui m’obsède et me revient en boucle : au bout du tunnel, reste-t-il une lumière ou seulement le vide ?